Procès de la chute de la scène Madonna à Marseille
"Je ferme les yeux. Bon sang, je sens que je tombe !" Dix à quinze secondes : voilà le temps à peu près estimé lors du procès entre le bruit de ferraille du toit chahuté de la scène Madonna, le bruit qui annonçait le pire, et la chute au sol des ouvriers, dans laquelle deux d'entre deux vont perdre la vie.
Maître Charlotte Moreau a, pour la mère et la soeur du défunt Charles Prow, l'Anglais de 23 ans, fait hier le chemin de cette douleur inextinguible.
Une douleur à laquelle s'est ajoutée, depuis ce 16 juillet 2009, celle de l'insupportable attente d'un hypothétique procès et d'une indemnisation improbable. 4108 jours égrenés sur l'agenda de la douleur, au compte-gouttes de la vie qui s'étiole.
"Je veux que mes mots servent pour l'ensemble des gueules cassées du Vélodrome", a martelé hier Maître Moreau. "Charles Prow s'est vu mourir", assure à son tour Maître Olivier Rosato, pour le père du défunt anglais. Maître Isabelle Mimant, pour un des blessés, dit les ravages de ce drame : "Tony n'est plus le même. Il est devenu tellement différent de l'homme en pleine force de l'âge qu'il était". Puis remet sur le tapis l'indemnisation invisible, onze ans après les faits : "Elle a un bon dos la solidarité nationale".
Maître Stéphanie Schroder, pour Julien, un autre des blessés : "On est face à l'absence totale de gestion des risques. On a l'impression qu'on laissé faire le hasard".
L'avocate revient sur "le climat anxiogène" créé par les Anglais, la volonté d'en finir rapidement avec le montage de la scène.
"Oui, c'est gratifiant de travailler pour Madonna, mais ça ne leur donnait pas le droit de mettre en danger les salariés", insiste-t-elle.
"Derrière les blessures physiques, il y a les blessures morales, reprend Maître Philippe Duteil, pour trois des victimes. La plaie se souvient toujours du couteau".
Maître Laurie Combes fera, dès lors, l'inventaire de tout ce que les Anglais ont oublié de faire : ni nacelle, ni bonnes pratiques, ni plan de prévention des risques. Et critiquera vertement "cette façon de se déresponsabiliser à tout prix" des prévenus.
Maître Philippe Vouland, avec une once d'ironie mais une belle émotion, reviendra sur la "material girl" Madonna. Sur son dernier disque, ses messages certes, mais ses messages sans concrétisation majeure aujourd'hui.
"La pauvre grue, elle a souffert, mais elle a été indemnisée. Il y a quelque chose qui ne tourne pas rond quand même."
Façon de dire, dans notre monde matérialiste, qu'on indemnise plus facilement les biens que les vies et les coeurs brisés.
"En 1887, la tour Eiffel a été construite sans accident du travail et en deux ans", glisse l'oeil historien de Maître Vouland. "Charles Criscenzo - l'autre ouvrier français tué, 52 ans - était la colonne vertébrale de sa famille. C'était un vaillant, un combattant sur les chantiers. Il était le père de tous. Tant qu'on parle de lui, il n'est pas tout à fait mort." Un silence assourdissant s'est installé. Non, Charles Criscenzo n'est pas mort.
Réquisitoire ce matin.
Article de Denis TROSSERO, La Provence